Alice ?
Exposition réalisée par
Marie Bouchacourt
La lettre de demande de Lewis Carroll à Alice Liddell, concernant l'édition du
manuscrit
Ma chère Mrs. Hargreaves,
J’imagine que la présente lettre, après tant d’années de
silence, va vous parvenir presque comme une voix d’entre les morts ; Pourtant
ces années-Ià n’ont pas réussi à affaiblir en quoi que ce fut la clarté de mon
souvenir des jours où nous correspondions. Je commence à éprouver combien la
mémoire défaillante d’un vieil homme est infidèle en ce qui concerne les récents
événements et les nouveaux amis (par exemple, je me suis lié d’amitié, voici
quelques semaines, avec une très charmante petite fille d’environ douze ans,
avec qui je fis une promenade ; et maintenant, je ne parviens plus à me rappeler
aucun de ses nom et prénoms !), mais l’image en mon esprit est plus vivace que
jamais de celle qui fut, à travers tant d’années, mon idéale amie-enfant. Depuis
votre temps, j’ai eu des vingtaines d’amies-enfants, mais avec vous, ce fut tout
différent. Cependant, ce n’est pas pour dire tout cela que je vous écris cette
lettre. Voilà ce que je veux vous demander : Verriez-vous un inconvénient à ce
que l’on publiât en fac-similé le cahier manuscrit original (que vous possédez
toujours, je le suppose) des Aventures d’Alice ? L’idée de cette publication ne
m’est venue que l’autre jour. Si, toute réflexion faite, vous en veniez à
conclure que vous préféreriez que l’on s’en abstînt, cela mettrait fin au
projet. Si, au contraire, vous me donniez une réponse favorable, je vous serais
grandement obligé de bien vouloir me prêter le cahier (je pense qu’un envoi par
lettre recommandée donnerait toute sécurité) afin que je puisse envisager toutes
les possibilités de réalisation. Cela fait vingt ans que je n’ai vu ce
manuscrit, de sorte que je ne suis nullement certain que les illustrations ne
vont pas se révéler si horriblement mauvaises qu’il serait absurde de les
reproduire. Il n’est pas douteux que j’encoure l’accusation de vulgaire
narcissisme en publiant un tel ouvrage. Mais je ne m’en soucie pas le moins du
monde, sachant qu’il n’existe pas chez moi pareille faiblesse ; simplement,
considérant l’extraordinaire popularité qu’ont eue les volumes (nous avons vendu
plus de 120 000 exemplaires des deux livres), je pense qu’il doit y avoir un
grand nombre de personnes qui aimeraient voir Alice sous sa forme originale. Je
reste votre ami fidèle.
C. L. Dogdson
© Médiathèque Publique et Universitaire de Valence